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RENCONTRE
03.12.2019

Justice pour Jérôme Laronze /// Éleveurs : dernière sommation

03.12.2019 -
Il y a deux ans, Jérôme Laronze, éleveur bio, était abattu par un gendarme alors qu’il fuyait un contrôle administratif. Cette tragédie met en évidence le harcèlement administratif dont ont témoigné d’autres éleveurs, le 19 mai, lors d’une journée d’hommage et de débat.

« E t c'est comme si chaque geste d'un personnage projetait une ombre immense. » Comment ne pas penser, lorsque Jacqueline de Romilly analyse la tragédie grecque comme le lieu où « le regard s'étend, le sens s'enrichit » (1), à ce 19 mai 2017 où Jérôme Laronze, éleveur bio en Saône-et-Loire, a trouvé la mort, abattu par un gendarme non loin de sa ferme ? Tragédie, le mot s'applique ici : Jérôme Laronze était féru de théâtre et pratiquait lui-même.

Son geste ? Une fuite en tracteur, le 11 mai 2017, pour échapper à une tentative d'hospitalisation sous contrainte, en raison d'une irrégularité administrative. Et sa silhouette devient une « ombre immense » ce 20 mai 2017, trouée de balles lors de ce qui ressemble à une exécution.

 

L'engrenage

Ancien porte-parole de la Confédération paysanne, Jérôme critiquait la gestion de l'agriculture par les normes qu'il considérait conduire à une disparition des paysans, la loi d'orientation agricole de 2006 ayant confié aux Établissements départementaux de l'élevage (EDE*) le suivi de l'identification et de la traçabilité des animaux.

En septembre 2014, un contrôle portant sur l'identification de ses bovins signale que, si les veaux sont bien bouclés à l'oreille avec un numéro, la déclaration n'a pas encore été faite à l'EDE*. Il s'agit d'un « hors-délai de notification », fréquent dans les fermes. Pourtant, cette simple anomalie déclenche un engrenage qui va se révéler mortel. La Direction départementale de la protection de la population (DDPP) exige des tests ADN pour prouver une filiation mère/veau, que l'éleveur connaît parfaitement puisque les animaux sont bouclés. Des tests à ses frais, évidemment. « Fervent défenseur d'une agriculture mettant le vivant en avant et contre le puçage et le traçage généralisés des bêtes » (2), Jérôme engage un bras de fer avec l'administration, qui réplique par une immobilisation du troupeau (il n'y a plus de vente possible et c'est l'étranglement financier), puis une menace de saisie et d'abattage. Les contrôles se multiplient, accompagnés de la « force publique ». Le 6 juin 2016, un essai de comptage du troupeau se termine par la mort de cinq bêtes, effrayées par les gesticulations des forces de l'ordre. Ce fiasco est suivi d'une levée de l'immobilisation du troupeau, mais les « passeports » des vaches ne sont pas restitués et la DDPP décide la saisie du troupeau en présence de nombreux militaires armés, le 11 mai 2017. Jérôme, sous la menace d'un internement psychiatrique, s'échappe vers les collines qu'il connaît si bien. Il y trouvera la mort, neuf jours plus tard, de six balles tirées par un gendarme, dont trois mortelles, alors qu'il tente de s'échapper en voiture.

Depuis ce jour, la bataille juridique est menée par la famille de Jérôme, soutenue par un collectif qui a élargi son action à la question de la violence administrative. Une journée d'hommage et de débat était organisée le 19 mai à Cluny. Avocate et sœur de Jérôme, Marie-Pierre Laronze a rappelé la mise en examen du tireur et l'extension de la saisine du juge d'instruction à deux autres incriminations : pollution de la scène de crime, car il manque quatre douilles sur six (« le gendarme affirme avoir tiré de face menacé par la voiture de Jérôme, mais les expertises balistiques attestent du contraire » (3)) et non-assistance à personne en danger (« avant d'appeler les pompiers, les gendarmes appellent leurs supérieurs » (4)). Mais les actes d'instruction se font attendre. Une

stratégie de l'enlisement est-elle mise en œuvre ?

 

Parcours de survie

Quant au harcèlement administratif, les récits d'éleveurs de la région et d'ailleurs, venus témoigner le 19 mai, en attestent. La spirale vers le bas commence le plus souvent par une trésorerie dans le rouge, due à la baisse du prix de la viande, à un rachat de parts de Gaec* (5), au retard du paiement des primes Pac (Politique agricole commune) par l'Agence de service et de paiement (ASP*), selon les cas. Une mauvaise récolte de foin due aux intempéries, et la situation s'aggrave : mal nourries, les bêtes ont des problèmes sanitaires ou une mortalité supérieure à la moyenne. Le signalement de l'EDE* à la DDPP enclenche une série de contrôles sur la ferme. Mais l'éleveur est bien en peine d'améliorer la situation avec une trésorerie à plat, et ce n'est pas l'interdiction de sortie des bêtes de la ferme qui arrange les choses. Tout cela peut se terminer au tribunal avec un redressement judiciaire, qui a aussi un coût, ceux du mandataire et du service d'accompagnement de la Chambre d'agriculture.

Rodolphe Meunier a connu tout ce parcours. Passé en bio il y a quelques années avec sa cinquantaine de Montbéliardes, il livre à la Coop Sodiaal le lait de ses vaches nourries à l'herbe et au foin, avec un complément de tourteaux de soja bio. Et s'interroge sur ce que signifie vraiment la « traçabilité » invoquée à tout bout de champ dans ce que Jérôme Laronze appelait la « liturgie administro-réglementaire ». Gabrien Dufils, éleveur dans l'Eure, s'est penché sur la question au cours des huit années de bataille menée pour récupérer les papiers d'identité de ses animaux, interdits de tout mouvement à la suite d'un contrôle d'agents de la DDPP accompagnés de gendarmes. « La taille de notre ferme est modeste, écrit-il à la DDPP le 17 juillet 2011, je ne gère pas un établissement industriel qui transforme des tonnes de produits. » Avant de conclure : « J'observe l'extermination de tout le tissu rural de notre pays à cause, entre autres, de tou t es ces mesures inadaptées […] tout ce que je ressens, c'est que nous ne faisons pas partie du même monde. »

Tout est dit : la Sentelle est une petite ferme de 5 hectares en polyculture et élevage bio : deux vaches jersiaises et leurs veaux, fabrication de fromages et yaourts vendus sur le marché, légumes produits sur 30 ares de maraîchage, vergers fournissant cidre et jus de pomme. Une anomalie pour ceux qui, finalement, tentent de manager les éleveurs à la façon dont France Telecom a managé ses salariés dans les années 2010, avec le résultat que l'on connaît. Malgré une décision du Conseil d'État en sa faveur en 2016, Gabriel ne récupérera les papiers de ses vaches qu'en… mars 2019.

 

Tracer pour protéger ?

Les personnes présentes au rassemblement de Cluny ont ensuite débattu des notions de « traçabilité » et de « protection ». Selon Paul Polis, en 30 ans, « le lien de confiance entre éleveur et véto est devenu une relation commerciale ». Ce vétérinaire a pointé la genèse de ce qui est devenu le totem de l'administration, la traçabilité : avec le développement du commerce international, « tout ce qui voyage transporte des passagers clandestins (virus, microbes, parasites) » et rend la situation plus difficile à maîtriser. « La réaction du pouvoir s'est traduite par une prolifération délirante des normes à coups de contrôles et de papiers, sans discussion avec les éleveurs et surtout pour préserver la « liberté » du commerce international. » Quant à la protection des populations, la même administration laisse déverser près de 100 000 tonnes de pesticides chaque année sur nos terres…

Pour Xavier Noulhianne, éleveur dans le Lot-et-Garonne, « ce qui nous a permis de relever la tête, c'est la prise de conscience de l'histoire de l'administration de l'agriculture » : les différentes lois d'orientation agricole, de 1960 à 2006, ont eu pour objectif d'accompagner les éleveurs dans la voie de l'intensification. Des éleveurs dépossédés, sous prétexte de traçabilité, de leurs rapports avec leurs animaux qui peuvent être bloqués, saisis, voire abattus…

Pour avoir compris que c'est le marché mondial qui est à remettre en cause, que la traçabilité est un leurre car elle s'inscrit dans un rapport industriel au monde, Jérôme Laronze a termin son « aventure de vie » sur les hauteurs de Sailli, le 20 mai 2017.

« Si la Grèce antique avait ses rites et ses croyances, aujourd'hui, au nom de quels dieux, sur l'autel de quelles valeurs m'a-t-on promis l'hécatombe ? » écrivait-il dans ses Chroniques et états d'âme ruraux, quelques semaines plus tôt. Son « ombre immense » continue de nous accompagner.

 

Patrick Herman

Article initialement paru dans L'Age de Faire n°142 juin 2019

 

1 – Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? Editions de Fallois, 1992

2 – Mediapart, Justice et vérité pour Jérôme Laronze, Marie-Pierre Laronze et Guillaume Cayet, 24 juin 2018, le blog de Guillaume Cayet

3 – Ibidem

4 – Ibidem

5 – Groupement agricole d'exploitation en commun

 

Le spectacle de « théâtre contre l'oubli » sera représenté dans la Drôme, en présence de membres de la Confédération paysanne, à ces dates :

-mardi 17 décembre 2019  - MIRABEL-ET-BLACONS À 20H

-mercredi 18 décembre 2019  - LUC-EN-DIOIS À 20H

-jeudi 19 décembre 2019 - LA BAUME CORNILLANE À 20H

-mercredi 8 janvier 2020 - VINSOBRES À 20H

-vendredi 17 janvier 2020 - LE POUZIN 20H

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